Réflexions et recherches sur le ruisseau Molson : lorsque le design s’engage avec les milieux vivants et les mémoires enfouies
De la part de catherine d’amours :
« Le ménagement du ruisseau
Réflexions sur une semaine de design écosocial à Montréal
Qu’est-ce que le design peut faire lorsqu’il émerge d’un lieu ? C’est la question qui a structuré une semaine d’atelier menée conjointement par catherine d’amours, designer et professeure à l’École de design de l’UQAM, et son invitée, Henriëtte Waal, designer et artiste écosociale néerlandaise, dans le cadre de la semaine Design international. Vingt étudiant·es en design et un territoire précis afin d’aller à la rencontre du ruisseau Molson, enfoui sous le quartier Hochelaga-Maisonneuve depuis la fin du XIXe siècle. Les deux designers n’ont pas commencé la semaine d’atelier avec une intention figée dans un brief. Au contraire, la semaine s’est co-construite au fil des jours, en réponse à ce que le territoire avait à raconter.
Une pratique qui commence avec le corps
Le design écosocial ne commence pas par un brief conventionnel. Il commence sur le terrain, avec l’inconfort d’arriver quelque part sans savoir exactement ce qu’on cherche. Dans leur ouvrage Water Works, Henriëtte Waal et Clemens Driessen posent une prémisse simple et radicale : les êtres humains sont une espèce vivante parmi d’autres. Dès lors, le design ne peut plus se contenter de produire des formes. Il doit créer les conditions d’une coexistence, d’une écoute, d’une relation à faire émerger. C’est ce que le groupe a tenté de pratiquer. Étudiant·es, Waal et d’amours ont utilisé les mêmes cartes, arpenté ensemble le terrain vague du boisé Vimont, cette friche urbaine où le ruisseau résiste encore à son propre effacement. Ensemble, ils et elles ont pratiqué une attention inhabituelle, tant dans la pratique du design que dans sa pédagogie. Iels sont entré·es en relation avec les lieux par les carnets de dessin, les appareils photo et les enregistreurs de terrain afin de regarder autrement.
La phragmite comme guide partagé
C’est collectivement que le groupe a identifié la phragmite comme boussole. Cette plante rudérale malaimée des friches humides urbaines, indicatrice de sols encore gorgés d’eau malgré l’asphalte ou le béton, est apparue comme un guide. Le ruisseau Molson est l’un des quelque 330 kilomètres de cours d’eau enfouis sous le tissu urbain montréalais. Canalisé, recouvert, effacé de la mémoire collective au nom du progrès, il coule pourtant toujours sous les pieds des habitant·es du quartier. C’est grâce aux recherches du chercheur citoyen Renard Frak et de la sociologue Estelle Grandbois que le groupe a pu retracer son cours et lui restituer une présence sensible dans ses explorations. La performance imaginée par Waal et d’amours a ensuite été déployée aux endroits où le ruisseau coulerait toujours.
Pratiquer et enseigner le design différemment
Ce qui a caractérisé cette collaboration, c’est la confiance mutuelle qu’elle a exigée et produite. Waal et d’amours n’avaient pas les mêmes références, ni les mêmes façons d’entrer dans un territoire. L’une apportait une pratique écosociale ancrée dans des années d’expérimentation aux Pays-Bas et en France ; l’autre, une connaissance du contexte montréalais, des enjeux coloniaux du territoire et du design plus-qu’humain. Ces savoirs relationnels ont nourri des propositions. Les projets qui ont émergé de la semaine sont des formes d’attention cocréées, entre humains et autres-qu’humains. Enfin, les explorations durant cette semaine ont rappelé que l’école ne se limite pas à un bâtiment. Que le savoir peut se générer dans un terrain vague, en dialogue avec ce qu’un lieu porte en lui et avec ceux et celles qui y vivent. Parce qu’au fond, que vaut le design si on le pratique encore sans comprendre les mondes que nous habitons et qui nous habitent ?
Biographies
Henriëtte Waal est artiste et designer écosociale néerlandaise. Sa pratique explore les relations entre humains et milieux vivants à travers des projets situés, participatifs et ancrés dans une écologie du soin. Elle est coauteure de Water Works, publié avec Clemens Driessen.
catherine d’amours est designer transdisciplinaire, étudiante au doctorat et professeure-chercheure à l’École de design de l’UQAM, où elle développe une pratique du design comme relation, avec les territoires, les vivants et les savoirs qui les habitent. »



