Actualité 05.09.2025

Éditorial « Transition écologique à la Biennale Architettura 2025 : inspirations de Venise pour le Québec »

Sculpture « Support » de l’artiste Lorenzo Quinn | Source : Intermèdes

Texte de la part de l’architecte Rocio Carvajo Lucena, coordonnatrice de l’initiative PLAN/NET ZERØ à l’Université Concordia :

« Août 2025

Arriver à Venise en bateau depuis l’aéroport Marco Polo m’impressionne toujours : le murmure de l’eau, le contour de la ville qui émerge à l’horizon, et cette sensation d’être dans un lieu unique. Cette expérience est encore plus significative lorsque le motif est la 19e édition de la Biennale Architettura : Intelligens. Natural. Artificial. Collective. Cette dernière convoque les architectes du monde entier à mobiliser les intelligences naturelle, artificielle et collective pour faire face aux changements climatiques.

Venise, ville improbable érigée au Ve siècle sur des îlots argileux, offre un cadre plus que propice pour aborder cette réflexion, car elle a su transformer ses vulnérabilités — fondations instables, crues de la mer et mobilité limitée à ses rues et canaux — en résilience.

Façade d’un des bâtiments donnant sur les canaux, où l’on peut observer la manière dont les planchers sont fixés à la façade à l’aide d’agrafes métalliques, afin de permettre le mouvement des édifices tout en assurant leur stabilité | Crédit photo : Rocio Carvajo Lucena

En tant qu’architecte et coordonnatrice de l’initiative PLAN/NET ZERØ à l’Université Concordia, j’arrive à la Biennale, carnet en main, l’esprit ouvert et curieux. J’y cherche des idées inspirantes, non seulement pour Concordia, mais aussi pour nourrir notre réflexion collective comme architectes au Québec face à des défis pressants, tels que la transition écologique, la résilience aux changements climatiques et l’amélioration de la qualité de vie dans nos villes.

La Biennale se déploie principalement sur deux sites emblématiques du quartier de Castello : les Giardini et l’Arsenale. Cette année, en raison de la rénovation du pavillon central des Giardini, Venise devient elle-même un véritable laboratoire vivant avec des installations disséminées à travers la ville. Avec plus de 300 installations, 66 pavillons nationaux et 11 événements, cette édition regorge de propositions intéressantes.

Dans cet article, j’ai toutefois choisi de mettre de l’avant les idées qui me semblent les plus pertinentes pour répondre à certains des défis auxquels nous sommes confrontés au Québec. Mon objectif est d’inspirer la communauté architecturale québécoise et de prolonger, au-delà de Venise, l’appel à l’action lancé par l’équipe curatoriale dirigée par l’architecte italien Carlo Ratti.

Prototype Deserta Ecofolie, vue depuis les jardins de l’Arsenale | Crédit photo : Rocio Carvajo Lucena

Dans les jardins de l’Arsenale, le projet Deserta Ecofolie, conçu par un couple d’architectes chiliens, explore l’habitation minimale dans le désert d’Atacama. Ce prototype autonome, pensé pour capter l’eau de brouillard et réduire au maximum la consommation de ressources, illustre une voie possible vers des architectures sobres et résilientes, capables de répondre aux contraintes de territoires extrêmes — une leçon précieuse pour nos contextes nordiques et nos communautés isolées. Toujours dans l’Arsenale, le pavillon du Mexique propose avec Chinampa Veneta une réinterprétation des chinampas flottantes, ces jardins ancestraux qui, intégrés à l’espace urbain, deviennent des infrastructures écologiques régulant l’eau, favorisant la biodiversité et produisant de la nourriture. Pour nos villes québécoises, c’est une piste inspirante qui associe adaptation climatique, agriculture urbaine et amélioration de la qualité de vie.

Vue d’une chinampa dans la salle dédiée au Mexique | Crédit photo : Rocio Carvajo Lucena

Aux Giardini, l’Espagne invite à réfléchir aux internalités cachées de la construction — matériaux, énergie, déchets et main-d’œuvre — avec Internalities, proposant des pratiques régénératives à faible empreinte carbone. Ce regard systémique fait écho à nos propres ambitions, au Québec, de réduction carbone et à l’importance de concevoir des bâtiments qui soient à la fois durables et responsables.

Dans un registre plus expérimental, le pavillon canadien présente Pico Planktonics, une installation biotechnologique qui associe cyanobactéries et structures tridimensionnelles capables de capter le carbone et de purifier l’air. Cette recherche ouvre la voie à des matériaux vivants qui pourraient transformer nos approches de la neutralité carbone et redéfinir la relation entre architecture et environnement.

Le pavillon de la France, intitulé Vivre avec/Living with, questionne quant à lui la capacité de l’architecture à répondre aux crises mondiales — qu’elles soient environnementales, sociales ou politiques. Cette approche interroge directement notre rôle d’architectes face à l’urgence climatique, mais aussi face aux inégalités et aux vulnérabilités croissantes dans nos villes québécoises.

Enfin, le Danemark, avec Build of Site, choisit de rénover son propre pavillon en direct, en réutilisant ses matériaux existants et en explorant des solutions biosourcées. Cette démonstration radicale de circularité souligne l’importance du réemploi, un enjeu majeur au Québec où la réduction des déchets de construction représente une avenue incontournable pour la transition écologique.

Vue de la salle centrale du pavillon d’Espagne, depuis l’entrée | Crédit photo : Rocio Carvajo Lucena

Vue d’une des structures tridimensionnelles du pavillon du Canada | Crédit photo : Rocio Carvajo Lucena

Structure éphémère construite dans les Giardini pour le repos des visiteurs | Crédit photo : Rocio Carvajo Lucena

Ces propositions, toutes différentes, convergent autour d’une même idée : l’architecture peut — et doit — devenir un vecteur de transition écologique, de résilience climatique et d’amélioration de la qualité de vie. De l’habitat minimaliste aux infrastructures agro-urbaines, des matériaux biogéniques aux architectures vivantes, en passant par des réflexions sur la justice sociale et la gestion des crises, elles ouvrent des pistes d’action qui peuvent inspirer la communauté architecturale québécoise dans sa quête d’innovation et de responsabilité.

Avec cet article, je vous partage mon expérience et mes conclusions, mais surtout mon optimisme : la Biennale m’a confirmé que l’avenir de l’architecture passera par une ouverture au-delà des silos disciplinaires, par une préparation créative aux pires scénarios climatiques, et par l’engagement à les affronter avec de l’optimisme.

À la fin de mon séjour, je n’ai pas eu le sentiment d’un adieu, mais bien celui d’un « nouveau » point de départ.

** Pour celles et ceux qui n’ont pas pu y assister, la richesse des ressources en ligne — du dossier de presse aux sites web des pavillons — prolonge l’expérience bien au-delà de Venise. Je vous invite à les découvrir. »