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Elsa Lam | Éditrice | Canadian Architect Magazine et Maria Cook | Gestionnaire, communications et activités de sensibilisation | Institut royal d’architecture du Canada
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Crédit photo: Loïc Jasmin
 

« Dissertation lauréate de Loïc Jasmin (Université de Montréal) »

À la suggestion d’Elsa Lam, éditrice du magazine Canadian Architect et membre du jury pour l’attribution des trois bourses Moriyama IRAC 2014 en septembre dernier, vous trouverez plus bas l’intégral de la dissertation lauréate de Loïc Jasmin de l’École d’architecture de l’Université de Montréal. La thématique de la bourse était « Pourquoi je veux être architecte? » :

 » Je me présente: Je suis Loïc Jasmin et je viens d’Haïti. J’y ai passé toute mon enfance et mon adolescence. Cela ne fait qu’un an que j’étudie ici, à Montréal.

Le 12 Janvier 2010, à peine rentré de l’école, j’ai vécu le tremblement de terre. Je dis, comme tant d’haïtiens, « le »  tremblement de terre, tant cet événement m’a été important. Ce séisme dévastateur a été et continue à être pour moi et de nombreux autres l’événement le plus dramatique et bouleversant de nos vies : Trois cent mille morts et 1.2 millions de sans abris ; tout cela en 35 secondes.

En 35 secondes, nous avons perdu notre palais, nos ministères, nos hôpitaux, nos écoles et nos maisons. En 35 secondes, nous avons perdu des amis, des oncles, des professeurs, des parents, des frères et des soeurs. En 35 secondes, la destruction la plus totale s’abattit sur nous comme de la foudre, sans s’annoncer. Nous, haïtiens, n’avions plus rien. Durant les semaines qui suivirent, j’ai vu les parcs où j’ai joué se transformer en cités de tentes, j’ai vu les églises où je priais détruites et mon école transformée en hôpital. Pendant ces semaines j’ai vu ce qu’était la vie sans aucune organisation, sans force policière, sans gouvernement, sans certitude. J’ai vécu sans architecture. Ce fut une expérience unique.

Le pénitencier national était détruit et des milliers de criminels rôdaient dans les rues. N’ayant plus d’école, mais ayant encore une maison j’ai dû y passer bon nombre de mes heures, question de sécurité. Je n’ai pas quitté ma maison pendant les 10 premiers jours qui suivirent le séisme. J’ai donc eu le temps d’analyser cette maison, ses espaces, ses qualités et ses défauts. Soudainement, elle n’était plus qu’une simple maison. Chacun des éléments qui la composaient m‘était important. Ses murs épais que je voyais auparavant comme protecteurs m’étaient menaçants.

C’était ces énormes masses de blocs et de ciment qui avaient pris la vie à tant de mes compatriotes. Les fers forgés qui nous servaient de protection contre les voleurs en avant des fenêtres se transformèrent en de vulgaires barreaux de prison qui nous empêcheraient de sortir en cas d’une autre secousse.

J’ai réalisé que l’architecture était plus qu’un simple métier. J’ai réalisé que l’architecture, c’était la maison mais aussi son environnement, le contexte géographique, même le contexte temporel. Ce sont ces circonstances malheureuses qui m’ont permis de réaliser qu’en architecture, tout entrait en jeu. Quoi de plus beau et significatif alors, que d’apprendre ce métier ? Quoi de plus important que d’apprendre à maitriser son environnement, la lumière, le vent, l’espace où vit l’homme et par conséquent l’homme lui-même ?

Cet événement qui m’a paru comme une malédiction a donc été un point tournant dans ma vie et cela, pour le meilleur. Après quelques jours je n’avais plus aucun doute : je voulais être constructeur, concepteur, créateur d’espaces ou plutôt de lieux de vie. Je voulais être architecte.

Ma première année à l’école d’architecture de l’Université de Montréal n’a fait que renforcer mes convictions. Plus que l’école, c’est la ville qui m’a convaincu. J’ai quitté les constructions anarchiques des bidonvilles de Port Au Prince et j’ai observé des duplex, des triplex, des maisons, des gratte-­‐ciels. J’ai souvent voyagé à l’étranger. Ce n’était donc pas la première fois que je voyais ce type d’immeubles ; c’était cependant la première fois que j’y vivais.

Le contraste est brutal entre mes deux réalités. L’une est anarchique, autant dans son architecture que dans son organisation urbaine. Dans ce contexte, la vie est tout aussi désorganisée : pas d’horaires fixes, pas de normes, pas de stabilité. Ici à Montréal, tout est « architecturé ». Le bus arrive à 7h43 comme prévu ; les routes sont déneigées sans faute. Tout fonctionne quasi-­‐parfaitement et cela, tous les jours. Nous vivons ici dans une réelle organisation ; une structure calculée qui résiste aux poids des années. En Haïti, les tentatives d’organisation ne résistent pas au temps. Elles n’ont aucune base sur laquelle reposer. Les logements, les réseaux routiers, toutes les infrastructures de base sont chaotiques. Comment alors instaurer un système organisé ?

J’ai pu constater grâce à mon expérience que l’architecture est à la base de la vie d’une société. Elle lui offre un cadre où évoluer, où s’épanouir et où vivre. L’architecture, quand elle est bien pensée, a un impact fort et positif sur la vie de l’homme. Je pense aussi que l’absence de cette architecture a des conséquences négatives graves. Dans les bidonvilles règnent l’insalubrité et l’insécurité. Ce sont les conséquences directes de l’architecture ou plutôt du manque d’architecture de ces lieux.

Difficile alors de résumer en 1,000 mots pourquoi je veux être architecte. Ce sont mille et une expériences qui m’ont poussé vers ce choix et je ne saurais vous les conter toutes. En quelques mots, je veux être architecte parce que j’ai eu la chance de vivre ces épreuves. Je veux être architecte parce que je crois ardemment que rien d’autre ne nous affecte aussi directement au quotidien que nos maisons, nos écoles, nos lieux de travail et de loisirs. Je crois en l’architecture car sa puissance est subtile. Elle nous encadre et nous dirige sans nous opprimer ou nous limiter. Je veux être architecte car j’ai vécu sans architecture. Je veux être architecte pour apporter un changement dans mon pays, Haïti, où la plupart de mes compatriotes continuent à vivre dans l’abîme le plus profond.

Quant aux photos de mes projets, je ne les attacherai pas à ce texte. Je comprends qu’elles sont requises par la consigne mais je pense qu’elles n’ont pas leur place ici. Mon objectif principal est de vous expliquer pourquoi je veux être architecte. Je vous laisse alors avec une photo prise par mon ami Fréderic Dupoux quelques jours après le séisme à Delmas, Port Au Prince et avec une citation :

«Plus claire la lumière, plus sombre l’obscurité… Il est impossible d’apprécier correctement la lumière sans connaître les ténèbres. » – Jean-Paul Sartre »

Pour consulter les deux autres dissertations lauréates…

 

 

 

 

 

Commentaires

Sandra Noel

Superbe! Loïc a su exprimer le vécu des survivants de « Ce » tremblement avec beaucoup de sentiments et de délicatesse. Contente qu’il ait su et pu transformer cette expérience en cette positive aventure! Bravo!
Merci d’avoir donné à Loïc cet espace!

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