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ÉDITORIALISTE INVITÉ – Maurice Amiel – "Discussion substantielle sur le développement de Griffintown"

« Mme Marie-Claude Lortie
La Presse
Montréal, Québec

Montréal, le 22 septembre 2010
Re: L’ORDINAIRE PAS CHER – La Presse, 8 septembre 2010 (voir article original paru dans La Presse)

Je n’ai pas eu à faire plus que quelques clics sur Google pour réaliser que discussions sur Griffintown, il y en a eu, mais que réflexions substantielles je n’en vois pas beaucoup … l’entrevue avec David Hanna étant l’évidente exception.

Plus j’y pense plus je réalise que ce que vous désirez souligner c’est en fait l’absence d’une image (idée, vision, plan, ?) cohérente et fédérative du Montréal physique, et respectueuse: du passé fondateur ou immédiat et de la dynamique du présent post-révolution tranquille, dans une perspective d’avenir autre que celle d’une fuite en avant.

Que cette image soit issue de discussions sur l’Architecture et l’Urbanisme en général ou de Montréal en particulier reste à voir.

Reste à voir aussi si ces discussions porteront de manière intelligente et civique de cet accommodement du passé, du présent et du futur.

Voici quelques repères à ce sujet:

  • Vous conviendrez Mme Lortie que le passé, le présent et l’avenir ne peuvent avoir une même « forme » dans la mesure où les ensembles sociaux, culturels et économiques qu’ils constituent n’ont pas les mêmes acteurs, les mêmes valeurs, les mêmes circonstances, etc.
  • Vous savez aussi, sans doute, que chacun de ces ensembles a eu sa part d’ordinaire et d’extraordinaire, vu que l’ordinaire est nécessaire à la compréhension de l’extraordinaire, à sa définition et à son imagination.

Griffintown semble faire partie d’un passé qui s’est glissé dans le présent, sans qu’on lui laisse la possibilité d’en faire part organiquement, autrement que comme reliquat historique à rogner pour le passage d’infrastructures … et là, maintenant, on imagine sa participation à un futur qui n’est pas le sien mais, tout comme son présent qui ne l’est pas plus.

Dans la mesure où son avenir est vu comme un « bouchage de trous » de la « courtepointe » environnementale qu’est la ville métropole, on propose de faire le futur de Griffintown avec les mêmes valeurs, formes et fonctions du présent urbain l’environnant.

On le fera, en somme, avec ce que les gens ont déjà le nez collé dessus:

  • À partir de blocs d’appartements (neufs ou recyclés) dont on a coloré les briques et sur lesquels on a plaqué quelques éléments d’acier suffisamment « in » pour déclarer la chose un condo de rêve …
  • À partir de places publiques aux abords durs, à regarder de son condo vitré comme une tour à bureaux …
  • À partir d’un rapport à la ville strictement en termes de vue spectaculaire à partir de la piscine du toit …
  • À partir d’avenues encore à l’échelle de l’auto, etc. …

… Et non pas, comme il le faudrait, à partir des trames urbaines complexes et historiquement enchâssées qui demandent des alignements ou des articulations de masse et d’échelle étudiées, des transitions et des passages constituant repères, des districts ayant des noeuds d’activités et des limites intégrant ces transitions et passages; le tout de manière sensible aux dynamiques sociales et économiques locales et contextuelles, correctement caractérisées aujourd’hui et évaluées pour demain.

C’est de ça (la complexité environnementale) que s’élabore et se construit un environnement urbain: dans l’espace, et surtout dans ce qui manque le plus dans les discussions à ce jour: c’est-à-dire dans le temps. Un temps incarné dans des besoins de phases bien mesurées, de flexibilité aux changements ordinairement prévisibles, et à ceux issus de l’appropriation, condition sine qua non de la santé identitaire d’un environnement urbain.

En conclusion, permettez-moi d’introduire ces considérations sous leur qualificatif, connu en pratique et dans les Académies, de « design de l’environnement urbain ».
________________________
Maurice Amiel
Professeur associé, retraité.
Design de l’Environnement,
Ecole de design,
UQÀM »

Maurice Amiel:

M. Maurice Amiel, est professeur associé de l’École de Design de l’UQÀM, retraité depuis 2004, et a été au courant de sa carrière: directeur du département de Design devenu l’École de design, directeur du programme de Design de l’environnement et de celui du DES en design d’événement.

Formé aux États Unis (M. Arch., U.C. Berkeley, 1966), M. Amiel a pratiqué l’architecture pendant près de dix ans en Amérique du nord et développé une expertise dans les domaines de l’analyse et de la programmation environnementale. Il a par la suite poursuivi une spécialisation au Québec et en Scandinavie (scolarité de 2e cycle en anthropologie, U. de M., 1982), (stage de perfectionnement en expérimentation vraie grandeur, U. de Lund, Suède, 1991).

Au cours de sa carrière, M. Amiel s’est intéressé aux processus d’usage et de représentation du cadre matériel et spatial de la vie en société, et, plus particulièrement, à l’espace du monde ordinaire et aux relations du monde ordinaire à l’espace. Il a utilisé dans l’étude de ces phénomènes les cadres conceptuels de la psychologie de l’environnement et de l’anthropologie de l’espace.

Il a notamment produit plusieurs rapports de recherche appliquée en milieu scolaire et de la santé, réalisé plusieurs expositions de photos et croquis : «La constitution d’un regard» (Centre de design de l’UQÀM, Montréal, 2000), «Lieux de… lieux dits» (1997), «Sur la table et par la fenêtre» (1996), «Chronique du lieu» (1991). M. Amiel a publié plusieurs articles dans la revue ARQ, tenu une chronique environnementale mensuelle dans le Journal de la Côte des Neiges et a également été co-organisateur et co-rédacteur des actes du colloque Design et gestion de l’espace en rapport avec l’aménagement des lieux (1997) du congrès d’EDRA tenu à L’École de design de l’UQAM en 1997.

Depuis sa prise de retraite Maurice Amiel maintient toujours un lien de personne ressource pour les cours sur les rapports personne-environnement à l’UQAM et à l’Université de Montréal. Ses activités de créations posent un regard plus personnel sur ces rapports: photos et dessins.

Photo fournie par Maurice Amiel: « Il faudra bien comprendre que ce linteau représente toute construction existante avec laquelle il faut bien composer dans tout développement urbain »

Pour lire les éditoriaux passés de Kollectif.net…

(*) Les propos mentionnés dans la section “éditoriale” de Kollectif n’engagent que son auteur.
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Marc-André Carignan, b.arch.,
Chroniqueur en architecture et design urbain
Kollectif (section D'ici et d'ailleurs)

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Crédit photo: Marose Photo

Commentaires

Gérald McNichols Tétreault, urbaniste

Monsieur Amiel pose le cas de Griffintown de façon cohérente. Il a raison de mentionner les interventions tout aussi pertinentes de David Hanna et il aurait pu mentionner la synthèse du jeune urbaniste irlandais Steven Peck qui a présenté une synthèse exhaustive de la naissance et du développement de Griffintown. Malheureusement, la présentation de Monsieur Peck tout comme celle de d’autres intervenants opposés au projet Devimco lors de la consultation tenues par l’arrondissement Sud-Ouest à l’occasion du dépôt du premier projet a été mise à l’horaire des audiences un jeudi après-midi alors que la salle était pratiquement vide. Le rapport de ces audiences qui démontre une incompétence et un manque de sensibilité et de respect à l’égard de toute forme de pensée approfondie sur la ville a été rédigé sous la forme de statistiques quantitatives sur le nombre d’adhérent ou d’opposant à un nombre de questions données au lieu de donner lieu à une synthèse qui aurait permis de dégager une vision cohérente.

Par ailleurs, la lecture de l’évolution d’un quartier urbain ne peut pas se comprendre en terme de passé, présent et avenir, puisque les discours sur le passé et l’avenir sont issus du présent. Il faut transcender le temps et tâcher de comprendre la permanence des faits urbains qui évoluent progressivement. Il aurait ainsi fallu essayer de comprendre la vision de Dollier de Casson au 17e si`cle, de l’arpenteur Charland au début du 19e siècle, qui ont donné à Montréal des lieux qui en constituent encore la structure fondamentale et aussi de comprendre comment comment on avait habité ce quartier: le rôle des espaces publics, des édifices publics, de l’industrie et des maisons non seulement dans la vie du quartier mais dans son rapport avec la ville dans son ensemble. Les lieux urbains d’un quartier historique ne sont pas des espaces neutres que l’on peut déstructurer ou reconfigurer en fonction d’intérêts immobiliers sans perdre le sens de la ville. C’est ce qui caractérise pourtant l’ensemble des nouvelles constructions qui apparaissent depuis quelques années dans le secteur. Ces constructions reproductibles et infiniment adaptables à n’importe quel contexte que ce soit en banlieue, au centre-ville ou en Chine, sortent de catalogues de grandes agences d’architecture et font vivre les gens dans ce même catalogue au lieu de vivre dans la ville. Il n’y a pas de vie urbaine qui naît autour des projets copier-coller. La vie urbaine se greffe sur le squelette de la ville et quand on détruit la relation entre les os de ce squelette, la vie ne s’y accroche plus. De plus, le projet de la Société du Havre visant l’arasement d’un segment de l’autoroute Bonaventure est tout aussi vain parce qu’il omet de comprendre les liens qui unissaient autrefois le Vieux-Montréal au quartier Sainte-Anne et notamment le rôle essentiel de l’archaïque chemin Wellington de la rue Saint-Paul et de l’ancien Hay Market Square. L’intégrité de ces composantes de l’espace urbain essentielles à la définition de Griffintown et les liens qu’il importe de de rétablir avec les quartiers limitrophes, sont niés par ces deux grands projets, l’un privé, l’autre public qui menacent présentement le quartier. Il s’en suit une menace sur les édifices et structures historiques qui auraient facilement pu être intégrées si on se donnait la peine de respecter le caractère et l’échelle horizontale approprié au découpage des rues et du cadastre actuel. En conclusion, les deux projets sont le fruit de l’incompétence et de l’ignorance de savoir faire architectural et urbain montréalais. Les compromis et marchandages des consultations publiques n’y changeront rien. Ce qu’il faut c’est réunir l’expertise qui existe à Montréal mais qui a été jusqu’ici soigneusement tenue à l’écart de ce prochain gâchis.

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