Blogueur invité

 
 

Réinventer le « power center » au temps de la crise

Un texte de Giacomo Valzania

 

Publié il y a une semaine sur Kollectif, l’article de Grégory Taillon sur le besoin de réinventer la typologie des centres commerciaux a rapidement attiré mon attention et sa lecture m’a particulièrement touché. Après avoir passé ma dernière année à faire de la recherche sur le même sujet, mon enthousiasme avec les idées de Grégory m’a poussé à contacter l’équipe de Kollectif pour proposer une suite à cet article afin d’instaurer un dialogue constructif sur le sujet.

Implantés dans l’expansion post-métropolitaine, les centres commerciaux vivent de nos jours un moment de crise d’une telle importance que leur recyclage est rendu plus que nécessaire. Leurs imposantes dimensions nécessitent une attention particulière pour définir leur importance d’un point de vue architectural et urbain dans un contexte où ces espaces commerciaux ont graduellement fait disparaître leur grande diversité d’espaces et d’activités au profit d’usages exclusivement commerciaux. L’idée proposée par Grégory de ramener des fonctions autres que commerciales (ex. : édifices municipaux comme une bibliothèque) à travers une réorganisation, voire une déconstruction progressive de certains centres, s’avère logique pour préserver leur statut de destination populaire.

 

Exemple de "Power center", Lasalle.

Exemple de « Power center », Lasalle / Source: Bing Maps

 

Toutefois, l’insertion de services publics ne serait peut-être pas suffisante pour compenser la déconnexion historique des centres commerciaux face à leur environnement urbain, c’est-à-dire cette déconnexion entre la maison et tous les autres lieux nécessaires à notre quotidien.

Si, aujourd’hui, le transport en commun permet l’accès aux centres commerciaux, est-ce raisonnable de penser à l’intégration de composantes résidentielles dans la redéfinition de ces sites vers des usages mixtes? Autrement dit, est-ce possible de permuter le binôme « provenance (ailleurs) — destination (centre commercial) » pour que les mers de stationnements entourant les centres commerciaux deviennent le point de départ d’une métamorphose structurante? La croissante pression démographique et les importants besoins en logement abordable (au Canada, plus du 40% des locataires réserve au moins 30% de leurs revenus à l’habitation) justifient cette question. Sans compter les intentions politiques de plus en plus insistantes pour limiter l’étalement urbain et protéger les milieux naturels.

Je suggère ainsi une stratégie pour aider cette redéfinition urbaine à partir d’un modèle commercial spécifique: la « big-box » et ses dérivés, comme les « power centers ».

 

"Power center" de Lasalle, vue du stationnement.

« Power center » de Lasalle, vue du stationnement.

 

Alors que le centre commercial est à sa manière unique et emblématique, la « big-box » est son cousin pauvre. Ce modèle commercial est caractérisé par une aire pseudo-rectangulaire comprise entre 2 000 et 25 000 mètres carrés, des hauteurs surdimensionnées pour les besoins commerciaux et pratiquement aucune ouverture sur ses façades. En termes architecturaux, la big-box se présente comme la dernière étape dégénérative de l’obsession moderniste pour l’espace total. Économie dans les coûts de construction, respect minimal des exigences structurales et flexibilité de l’espace sont les facteurs de base pour l’aménagement de tels espaces. La « big-box » est en quelque sorte la « decorated shed » de Robert Venturi qu’on a exportée à l’échelle internationale, où les bannières commerciales représentent les seuls attraits de ces développements anarchiques au détriment d’artères commerciales structurées.

En fait, les Canadian Tire, Walmart, Home Depot et Brault & Martineau de nos paysages urbains se sont multipliés de façon répétitive et standardisée sans égard à leur contexte respectif. La prolifération désorganisée des « powers centers » a été endémique et leur nécessité surestimée. Aux États-Unis, 10% de ces développements commerciaux ont fermé leurs portes et le Canada se dirige dans cette direction. Ces locaux vacants génèrent des paysages désolants, en plus de susciter des critiques incessantes des communautés avoisinantes.

La reconversion des « power centers » en quartiers mixtes, intégrants des logements, s’inscrit ainsi dans une logique de développement durable et de densification urbaine. De plus, malgré des coefficients d’occupation du sol très bas — comparables à ceux des banlieues résidentielles d’après-guerre —, on sait à quel point les surfaces perméables dans ces lieux commerciaux sont presque inexistantes. Par conséquent, si la densification devient nécessaire pour accueillir un plus grand nombre de personnes, il est impératif de corriger, en parallèle, les dégâts environnementaux du passé, notamment par le verdissement de ces sites.

 

Plan préliminaire d'une conversion proposée / Source: Giacomo Valzania

Plan préliminaire d’une conversion proposée / Source: Giacomo Valzania

 

Pour atteindre un équilibre structurant, la stratégie de conversion des « big-boxes » doit passer par la densification intérieure des lots, tout en préservant les édifices en périphéries de ces sites commerciaux. Et ce, pour deux raisons.

En premier lieu, gérer le flot de véhicules. En réorganisant les stationnements en périphérie des sites, cela permet une plus grande flexibilité en matière de mobilité dans les noyaux centraux, notamment pour favoriser (et sécuriser) le mouvement des piétons et des cyclistes.

Dans un deuxième temps, la libération d’espace au centre des lots commerciaux permettrait de tester plusieurs typologies urbaines où de nouveaux édifices et espaces verts publics peuvent coexister. Non pas nécessairement par des tours d’habitation, qui sont souvent perçues comme la solution « idéale » pour densifier un site. Et pourtant. Ce modèle urbain a tendance à brimer la relation du résident avec l’espace public alors que l’objectif premier de la reconversion de sites commerciaux devrait être exactement le contraire: réinterpréter la ville à une échelle plus humaine.

 

Exemple de densification / Source: Giacomo Valzania

Exemple de densification / Source: Giacomo Valzania

Exemple de densification / Source: Giacomo Valzania

Exemple de densification / Source: Giacomo Valzania

 

Bref, si autrefois le développement des districts commerciaux se présentait comme des opérations individualistes « à la pièce », le moment est venu pour une approche plus durable et globale afin de mener à bien leur recyclage. À travers un plan-directeur, nous aurions la chance de retisser le tissu urbain avec des édifices en relation entre eux, plutôt qu’isolés les uns des autres, en plus d’aménager des espaces publics de qualité. Certes, une telle vision exigera collectivement des ajustements économiques, sociaux et environnementaux, en imaginant une solution unique à chaque cas d’espèce. Non pas une solution générique, peu flexible, d’un site à un autre. Mais c’est peut-être l’occasion à saisir pour se rapprocher de développements plus durables, à l’écoute de nos besoins.

 

**************

Crédit:

Crédit: Manuela Senese

Giacomo détient une maîtrise en architecture de l’Université de Bologne, en Italie. Son intérêt pour le design urbain et l’évolution contemporaine des banlieues caractérise sa pratique professionnelle. Arrivé à Montréal en 2016, il a obtenu un diplôme de l’école d’architecture de l’Université McGill dans le programme post-professionnel « Urban Design and Housing ». L’article ci-dessus est basé sur sa thèse finale, baptisée « Housing outside the box: exploring conversion of large retail stores and commercial districts into mixed-use centres ».

Marc-André Carignan, b.arch.,
Chroniqueur en architecture et design urbain
Kollectif (section D'ici et d'ailleurs)

En savoir plus sur Marc-André

Crédit photo: Marose Photo

Commentaires

Marie-josée Vaillancourt

Suite à la lecture de votre texte et celui de M. Taillon, j’ai le sentiment que chacun des articles ne traite pas d’une dimension extrêmement importante: le propriétaire (et ces besoins/intentions). Tant que ces «territoires» ne seront pas sous responsabilité publique, nous pouvons toujours rêver des solutions aussi brillantes que la vôtre et celle de M. Taillon, mais nous resterons dans la rêverie. À mon avis, il faut aussi réfléchir en termes de levier pour inciter les promoteurs à faire ce «virage durable» soit pas des incitatifs financiers ou par la juste utilisation des règlements urbanistiques permettant l’appropriation collective de ces troisièmes lieux». Réflexion à poursuivre…

Veuillez noter que les commentaires sont sujets à modération

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *