Marc-André Carignan

 
 

Nouveau CHUM: un accouchement [finalement] réussi

 

Je n’aurai jamais visité autant d’hôpitaux en si peu de temps.

Non pas que je sois malade, bien au contraire (je touche du bois). C’est plutôt parce que Montréal vit actuellement une renaissance sur le plan hospitalier. En deux ans à peine, le nouveau Centre universitaire de santé McGill (CUSM), le Children, le gigantesque pavillon K de l’Hôpital juif et une extension majeure de Sainte-Justine ont, tour à tour, ouvert leurs portes aux quatre coins de l’île. Et d’inauguration en inauguration, j’ai eu la chance de recevoir des invitations de la majorité des architectes chapeautant ces projets pour de petites visites privées.

Jusqu’à dimanche dernier, il ne manquait qu’une pièce maîtresse – et non la moindre – pour conclure cette série de visites exploratoires: la première phase du nouveau CHUM, coin Saint-Denis et Viger.

 

© Adrien Williams

© Adrien Williams

 

J’avais particulièrement hâte de déambuler à travers ce mégahôpital francophone d’une valeur de 3 milliards de dollars (phases 1 et 2), qui aura incontestablement été une des réalisations nord-américaines les plus ardues à bâtir sur le plan architectural dans le milieu hospitalier ces dernières décennies. Le programme intérieur est si dense (772 chambres individuelles, 39 salles d’opération et 415 salles d’examen) que cela relève pratiquement d’un exploit d’avoir réussi à le faire entrer sur un site aussi exigu en plein cœur du centre-ville. À titre comparatif, la superficie de ce CHUM représente l’équivalent de deux fois… la Place Ville-Marie!

C’est d’ailleurs ce tour de force qui aura été la genèse d’une volumétrie particulièrement massive, qui ne séduit pas nécessairement dans son ensemble au premier coup d’œil. Certaines façades, dont celle sur Saint-Denis, déconstruite en divers volumes qui offrent une grande transparence sur la rue, contraste particulièrement avec la perspective obtenue à la sortie du métro Champs-de-Mars où la « bête » nous apparaît plutôt austère.

 

Google Street View

Google Street View / Perspective obtenue à la sortie du métro Champs-de-Mars

 

Cela dit, ce côté massif s’oublie rapidement une fois à l’intérieur, où la finesse du design séduit rapidement. Un blanc immaculé domine de nombreux espaces, allant des escaliers sculpturaux composés de cuivre et de verre jusqu’à l’atrium central. Des accents de couleurs vives, agissant comme signalétique pour identifier différentes sections de l’hôpital, viennent habiller ponctuellement l’espace, tout comme l’ajout de plusieurs œuvres d’art parfaitement intégrées à l’architecture.

 

© Adrien Williams

© Adrien Williams

© Adrien Williams

© Adrien Williams

© Adrien Williams

© Adrien Williams

© Adrien Williams / Passerelle

© Adrien Williams / Passerelle menant à un centre d’analyse d’échantillons médicaux

 

D’étage en étage, des points de vue exceptionnels sur le paysage urbain se dévoilent de part et d’autre du CHUM, mettant en valeur de nombreux symboles de la métropole à partir des salles d’attente et des lits des patients. Le pont Jacques-Cartier, la Molson, la Biosphère, le fleuve, les tours du centre-ville… «La vue qu’obtient un patient à partir de sa chambre peut influencer positivement sa guérison»1, rappelle un de ses concepteurs Azad Chichmanian, associé de la firme Neuf Architect(e)s.

 

© Adrien Williams

© Adrien Williams

© Adrien Williams / Terrasse

© Adrien Williams / Terrasse

 

Des ajouts à caractère patrimonial viennent également offrir un caractère distinctif au complexe hospitalier, même si ces derniers relèvent davantage du façadisme – et donc d’une forme de « rattrapage » historique – pour maintenir un lien avec notre passé. Leur intégration permet néanmoins de structurer l’espace et d’enrichir le design.

Par exemple, deux façades de l’ancienne maison Garth, résidence d’allure bourgeoise qui rappelle l’ère victorienne montréalaise, nous accueille à l’entrée sud-est du CHUM en séparant les axes de circulation des aires de restauration. Le clocher de l’ex-église Saint-Sauveur, quant à lui, camoufle habillement une issue de secours, en plus d’incorporer une œuvre d’art sonore qui résonne à l’intérieur de ses murs de pierre.

 

01 - CHUM_Adrien

Façade rue Saint-Denis / Maison Garth

© CannonDesign + NEUF architect(e)s

© CannonDesign + NEUF architect(e)s

 

Bref, le CHUM aura réussi à esquiver la tristesse architecturale que génère plus souvent qu’autrement les partenariats publics-privés (PPP) québécois, contrairement à son cousin anglophone avec ses stationnements « souterrains » hors terre et sa varicelle chromatique qui donne des maux de tête. Des PPP qui encouragent généralement le privé à utiliser le plus petit budget et la stratégie la plus simpliste pour accomplir le travail.

On ne peut évidemment pas oublier la saga politique qui a entouré le choix du site, le choix controversé d’un PPP, les retards de chantier et les difficultés financières du constructeur espagnol impliqué dans le consortium. Mais cette évolution mouvementée du dossier aura malgré tout permis d’accoucher d’une architecture qui mérite un grand respect. Les concepteurs ont su tirer leur épingle du jeu, ce qui leur mérite d’ailleurs quatre nominations au prochain gala du World Architecture Festival, qui souligne l’excellence architecturale d’un peu partout sur la planète.

La phase suivante, qui comprend un amphithéâtre à l’enveloppe cuivrée et la reconstruction du complexe donnant sur le boulevard René-Lévesque (voir image ci-dessous), sera donc à surveiller avec intérêt. Elle devrait se terminer en 2021.

 

Phase 1: Centre de recherche du CHUM (Turquoise) / Phase 2: première section du nouveau CHUM (bleu) / Phase 3: amphithéâtre et reconstruction de l'édifice sur René-Lévesque (orangé)

En turquoise: Centre de recherche du CHUM  / En bleu: première section du nouveau CHUM / En jaune: amphithéâtre et reconstruction de l’édifice sur René-Lévesque (à venir)

 

Architecture: CannonDesign + NEUF architect(e)s
Architecture de paysage: NIPPaysage

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1 Une étude américaine, publiée en 2005 dans le Psychosomatic Medicine Journal, conclut que des individus séjournant dans une chambre exposée à la lumière du soleil à la suite d’une opération consomment 22% moins d’analgésiques que ceux qui se retrouvent dans une chambre fermée. Une autre étude du psychologue Roger Ulrich [Texas A&M University], réalisée pendant deux ans dans un hôpital américain, a démontré que le séjour d’un patient ayant une vue sur un mur de brique était 25% plus long que celui d’un patient ayant une vue intéressante sur un parc, par exemple.

Marc-André Carignan, b.arch.,
Chroniqueur en architecture et design urbain
Kollectif (section D'ici et d'ailleurs)

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Crédit photo: Marose Photo
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