Source :
Coopérative de design Le Comité - lecomitemtl.com - 2020
Photo :
Ossiann Roux - ossi-design.com - 2020
 

MANIFESTE | Reconstruire doucement | Partie 2 : Vers une ville sociale

Signataires

Maxim Bonin, Emilie Gagnon, Pierre Moro-Lin
Cofondateurs, coopérative de design Le Comité

Nos villes, nos municipalités et nos rues sont frappées par une grave crise sanitaire. L’actualité témoigne du vide ressenti: des places publiques désertées, des manifestations artistiques annulées et les rapprochements sont prohibés. Les sphères économique, politique, sociale et culturelle de nos sociétés contemporaines éclatent. Au centre de ce chaos, l’humain. Certes, la vie reprendra. Une résilience déjà historiquement manifestée depuis des siècles prend forme. Ce manifeste a pour mission de fournir des pistes de réflexion pour la suite du monde. Ce qui nous attend. Ce que nous ne connaissons pas encore.

Les grandes métropoles et capitales du monde globalisé sont secouées: Madrid, Milan, Paris, Londres, New-York, Toronto et Montréal ne sont pas épargnés. Au coeur de la propagation de la COVID-19, on remet en question la sécurité des infrastructures de nos grands centres urbains dans une pandémie déjà bien amorcée. Une fois de plus, on réfléchit à retardement. En mode réaction, nous remettons en question le système qui nous a mené jusqu’ici. Cette fois-ci, serons-nous prêts à une réatirculation complète des sphères qui constituent le monde contemporain tel que nous le connaissions?

Alors que les travailleurs de la santé sont au front et que les services et commerces essentiels sont maintenus pour assurer un fonctionnement minimal de notre société, certains d’entre nous avons le luxe de réfléchir. Malgré l’anxiété généralisée que laisse planer la COVID-19, d’affirmer que rien ne sera plus possible dans un monde post-pandémie serait de la pure victimisation. De penser que nous pourrons reprendre nos vies et nos habitudes là où nous les avions laissées relèverait d’une profonde naïveté. Cette crise vécue à l’échelle du globe pourrait-elle être le point de départ d’une transformation profonde de l’ensemble des sphères économique, politique, sociale et culturelle? Quel avenir pour la globalisation et la libre circulation des capitaux? Nos milieux urbains pourraient-ils devenir les premiers viviers de cette grande mutation post-pandémique? Permettons-nous de réfléchir à de profonds changements pour reconstruire doucement.

Ce manifeste se présente sous la forme du triptyque suivant et dont la publication se fera graduellement au cours des prochaines semaines:

  1.  Vers une ville transitoire
  2.  Vers une ville sociale
  3.  Vers une ville coopérative

2 – VERS UNE VILLE SOCIALE

 De la ville événementielle à la ville sociale

Un été sans festival. Un été sans spectacle et sans artifice. C’est ce à quoi plusieurs personnes citoyennes seront confrontées au cours des prochains mois dans plusieurs grandes villes du monde où l’on avait pris l’habitude de se rassembler autour d’événements à grand déploiement. Ces grands festivals et événements dont la plupart sont à vocations culturelle et sportive et dont la portée est évaluée en retombées économiques, en taux de fréquentation, en chiffres. À Montréal, cette fascination économique du succès du secteur événementiel a poussé de grands joueurs à en acquérir d’autres. Les objectifs sont clairs et mercantiles: fédérer le plus grand nombre possible d’individus; augmenter continuellement l’achalandage; prendre de l’expansion; offrir le plus de visibilité aux commanditaires et partenaires; séduire les paliers gouvernementaux pour obtenir toujours plus de financement. Aujourd’hui ces mégaentreprises du secteur du divertissement font aussi face à une crise sanitaire qui vient brouiller leur développement, voir même leur pérennité.

C’est sur ce modèle que s’est construit le milieu de l’événementiel un peu partout tout en contribuant à la construction de l’image de marque des grandes métropoles du monde globalisé tel qu’on le connaissait. Ainsi se sont développés des modèles de festivals créés par des promoteurs et bien ancrés dans l’industrie du tourisme. D’ailleurs, les retombées internationales de ces grands événements tels que le Festival Osheaga et le Festival international de Jazz de Montréal se mesurent par le taux de fréquentation des touristes internationaux, le nombre de chambres d’hôtel louées, etc. Encore une fois ce sont les chiffres qui priment dans la mesure du succès. On a beau programmer les meilleurs artistes, ce que l’on cherchera à mettre de l’avant c’est combien de spectateurs se seront déplacés et ce sera encore mieux si la foule vient d’ailleurs… De plus, de grandes places publiques minéralisées ont été au centre du développement urbain de Montréal au cours des dernières années avec l’objectif bien défini d’être en mesure d’accueillir plus adéquatement ces événements au centre-ville et en périphérie.

Par ailleurs d’autres événements se sont ancrés autrement dans la trame urbaine de Montréal. Des événements peut-être un peu moins commercial, mais dont la mission de programmation s’articule autour de scènes artistiques bien vivantes dans la métropole et dont les échos résonnent avec d’autres scènes dans d’autres grandes villes du Monde. Les festivals de cinéma, de littérature et de cirque en sont des exemples tels que les Rencontres internationales du documentaire de Montréal, les Rendez-vous Québec Cinéma, le Festival Montréal Complètement Cirque et le Festival international de littérature. Des festivals ancrés dans des scènes artistiques plus underground telles que MUTEK, Passovah et le OUMF sont d’autres exemples d’événements dont la portée artistique prime, mais dont les retombées sont calculés sur les mêmes modèles que les événements à grand déploiement alors que certains de ces événements contribuent à une plus petite échelle à la promotion d’une scène artistique ou encore de quartier – pensons ici aux salles de spectacles bondées du Mile-End pendant Pop Montréal…

Et c’est ici qu’une réarticulation est possible. Doit-on continuer à ancrer le modèle de nos événements et festivals dans une logique d’industrie du tourisme? Ce modèle qui a prévalu au cours des dernières décennies a certes prouvé l’efficacité de son rôle dans le repositionnement des villes créatives et festives à l’ère post-industrielle, mais qu’adviendra-t-il de l’omniprésence des grands festivals dans les grandes métropoles du monde et même ici à Montréal? Il ne s’agit pas ici d’une volonté d’abolir complètement ce créneau, mais plutôt d’accorder tout autant d’importance à la notion d’événement à l’échelle d’un quartier, d’une artère, de l’humain qu’à un événement à portée internationale. Montréal ne doit plus être une ville événementielle, mais plutôt une ville sociale où le concept d’événement ne vise plus exclusivement à rassembler le plus grand nombre d’individus possibles, mais plutôt de créer davantage d’expériences à une échelle plus humaine.

Pour un localisme événementiel

Depuis des décennies, le monde de l’événementiel dépend des subventions des différents paliers gouvernementaux, du municipal au fédéral, et de nombreux partenaires du secteur privé, pour arriver à leurs fins. L’attractivité de ces événements se mesure par leur taux de fréquentation, ancrée dans la logique de l’industrie du tourisme. Mais pour repenser ce modèle, il faut d’abord en repenser les critères de succès et déjà en rompre l’articulation avec le mot industrie. La mission des événements sportifs et culturels n’est ni industrielle ni productiviste, elle est d’abord sociale. Elle vise à rassembler des individus autour d’une forme de célébration et c’est pourquoi l’expérience à l’échelle humaine individuelle doit être remise au centre des préoccupations.

Les grands événements ont pendant les dernières décennies contribué à façonner les politiques de financement des milieux sportif culturel et touristique et celles du développement urbain. En replaçant l’échelle humaine au centre de ces réflexions, les mesures de succès pourraient s’orienter davantage vers la qualité de vie des citoyens et l’émancipation de la vie de quartier notamment. Il ne s’agit pas ici de faire le choix entre deux stratégies événementielles, mais bien de comprendre et de considérer davantage la portée des plus petits événements et des salles de spectacles indépendantes par exemple à l’échelle de la ville et d’en écouter les voix dans le développement des politiques qui contribuent à leur vivacité. Investir dans les fêtes de quartier et dans les événements ancrés dans scènes culturelles vivantes et indépendantes? Oui!

À cet effet, le rôle d’organisme tel que les sociétés de développement commercial (SDC) devrait être élargi. Ces organisations sont au premier plan dans le développement des avenues commerciales qui sont souvent le cœur battant d’une vie quartier. Mais le développement ne doit plus être uniquement économique, il doit être également social afin de permettre à ces organisations de promouvoir la vie de quartier, la vivacité culturelle et les commerces de proximité. Plusieurs SDC travaillent déjà en ce sens. Celles de Wellington, de Fleury-Ouest, du Quartier latin, d’Hochelaga et du Village en sont des exemples parmi tant d’autres avec des projets allant au-delà de leur mission initiale. Ce qui est nécessaire pour la suite, c’est d’articuler plus organiquement les liens entre les arrondissements, les organisations culturelles et les SDC en donnant plus d’autonomie aux quartiers, à ces microcosmes sociaux. Cette stratégie permettrait de jeter les fondements d’un localisme événementiel au sein d’une ville transitoire.

Les récentes mesures prises par la Ville de Montréal pour piétonniser certaines artères de la métropole afin d’assurer une meilleure fluidité des transports actifs sont au coeur d’un plan d’urgence sanitaire bien ancré dans la crise actuelle. Si l’on souhaite reconstruire doucement notre métropole, il faut assurer une transition de ces mesures pour jouir de la vivacité d’une ville à la fois événementielle, mais également sociale.


Pour visiter le site internet de la firme Le Comité…

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