Marc-André Carignan

 
 

La folie des hauteurs de Québec et Gatineau: besoin ou ego démesuré?

Plongé hier soir dans le plus récent livre du professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris Thierry Paquot, baptisé Désastres urbains: les villes meurent aussi, je suis tombé sur un passage très intéressant dans lequel il s’insurge contre la manie des grandes villes, dont Paris, à favoriser l’érection de tours commerciales et résidentielles «au nom de la modernité».

«Pour sa construction, le gratte-ciel réclame des matériaux sophistiqués (vitrage, aciers spéciaux, etc.) particulièrement énergivores. Avant même de fonctionner, la tour est dispendieuse. Un mètre carré de tour coûte plus cher qu’un mètre carré d’un immeuble de quelques étages (l’architecte Françoise-Hélène Jourda a chiffré, en 2012, ce différentiel à au moins 20%).»

Quelques lignes plus loin, il poursuit avec ceci:

«Sans réel argument, ils [les politiciens et promoteurs] se contentent de répéter que « c’est moderne », que les villes à la mode en érigent (Londres, Barcelone, Dubaï, Shanghai…), ou bien ils adoptent une sorte de fatalisme (« c’est l’avenir, on n’y peut rien »)… Pas un mot sur leur habitabilité, aucune analyse urbaine sur les atouts du gratte-ciel par rapport à l’immeuble haussmannien ou contemporain, aucune étude chiffrée sur leur coût énergétique, […] aucune étude environnementale sur la notion « floue » de « densité » […].»

En lisant de tels passages, je ne peux nier avoir eu une petite pensée pour le Phare de Québec et la Place des Peuples à Gatineau. Après tout, les réflexions de Thierry Paquot sont aussi valides pour ces deux projets québécois qui donnent le vertige.

 

Phare de Québec

Phare de Québec

Place des Peuples / Gatineau

Place des Peuples / Gatineau

 

Comment justifie-t-on des édifices aussi hauts alors qu’on pourrait densifier leur quartier respectif autrement? A-t-on réellement évalué l’impact énergétique qu’auraient les tours de Québec et de Gatineau sur leur milieu comparativement à des bâtiments plus modestes? A-t-on évalué leur impact sur la mobilité urbaine considérant que des centaines, voire des milliers, de personnes y convergeraient chaque jour (pour la majorité en voiture)?

Les politiciens et les promoteurs se font très discrets sur ces questions. On parle de modernité, de développement économique régional, d’architecture identitaire… Mais encore? Est-ce un réel besoin de densifier aussi haut?

J’ai plutôt l’impression que nos politiciens sont à la solde des grands promoteurs voyant les revenus fonciers que généreront ces immense structures dans leurs coffres municipaux…

Marc-André Carignan, b.arch.,
Chroniqueur en architecture et design urbain
Kollectif (section D'ici et d'ailleurs)

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Crédit photo: Marose Photo

Commentaires

René Coignaud

Je vous ai écouté avec intérêt à Ottawa dernièrement et je suis content de vous lire à ce propos. Pour l’énergie, il faut regarder l’ensemble du cycle de vie par rapport aux autres options. Les tours LEED comme le seront Place des Peuples si ça voit le jour peuvent-elles vraiment être peu efficaces?
Pour les coûts, il faut regarder les coûts du terrain et le coût d’opportunité. Moins de hauteur peut signifier plus de destruction en largeur. Dans le cas de PdesP, on parle de 400 condos je crois et de nombreuses chambres d’hôtel : à six étages, il faudrait détruire beaucoup, surtout dans le secteur stratégique à proximité du musée.
Si faire de la hauteur une fin en soi est assurément débile, faire un observatoire et concentrer au même endroit des usages complémentaires me semble une bonne chose.
La question me semble être de comment intégrer de manière harmonieuse pour qu’on ne ressente pas la hauteur lorsqu’on est au niveau du trottoir et que le design en hauteur soit intéressant à distance. Dans le cas présent, ça ne pourrait que détourner l’attention des horreurs des années 1970 qui ont remplacé des milieux de vie par des tours à usage unique (bureau).

Claude Royer

La question de M. Coignaud est intéressante – puisque les gratte-ciels sont énergivores, comment une certification LEED peut améliorer leur impact environnemental? Il semble y avoir peu d’information sur le sujet dans les textes généralistes.

Pour ce qui est de la densification du centre-ville de Gatineau, il faut noter qu’on y trouve beaucoup de terrains vagues et de stationnements à ciel ouvert qui pourraient être développés, tout en gardant une échelle accueillante. De plus, le programme particulier d’urbanisme (PPU) pour le centre-ville, mis en œuvre en 2009, permet de la construction en hauteur (30 étages ou plus) dans des secteurs désignés. Les terrains visés pour le projet Place des peuples, par contre, ont un zonage de 3 étages. Le quartier est considéré comme une zone de conservation à cause du grand nombre de bâtiment d’intérêt patrimonial en très bon état. Non seulement, les tours ne s’insèrent pas dans le milieu environnant mais leur construction impliquerait la démolition d’au moins quatre édifices, dont deux datant d’avant le grand feu de 1900.

Si on parle des coûts du terrain, il ne faut pas oublier que le promoteur a acheté des bâtiments au prix du marché pour un zonage de 3 étages. Accepter là un changement au PPU pour accommoder un projet de 55 étages est simplement satisfaire la spéculation, au détriment des autres gens d’affaires qui proposent dans le quartier des projets d’insertion en accord avec le zonage.

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